Yvon Chouinard, Simple Fly Fishing, Techniques for Tenkara an Rod & Reel, 2018
Une voie se dessine donc. Une
philosophie par petites touches modestes presque hésitantes se matérialise
doucement avec les propos d’Yvon Chouinard, de Craig Mathews et de Mauro Mazzo.
Le premier est le fondateur de Patagonia
qui a radicalement réinvesti en 2022 une partie de sa fortune et de ses
bénéfices dans une association protégeant les rivières et la nature ;
Le second, pêcheur à la mouche et
défenseur des rivières du parc de Yellowstone ;
Le troisième, guide de pêche au
Tenkara dans les Alpes italiennes et auteur de Pheasant Tail Simplicity :
Fly Fishing Techniques and Simplicity.
« Rapidement,
ils sont revenus dans le magasin et Fred a dit :
« Monsieur, vous n'avez pas besoin d'une canne à quatre cents dollars,
vous avez besoin d'une leçon de lancer à cinquante
dollars. » »
Russel Chatham, Avant-propos in Simple Fly Fishing
Le propos est simple puisque le
consumérisme sans borne ni limite emporte la pêche, et la pêche à la mouche
avec elle, vers une fuite sans fin particulièrement onéreuse et qui finalement
nous éloigne d’une compréhension globale des milieux et d’une possible vie
contemplative au bord de l’eau, il nous faut donc réviser notre manière de
pêcher et notre manière d’être.
Dans l’avant-propos du
livre, Russell Chatham (artiste peintre et auteur de livres de pêche)
résume bien la situation : prise entre un élitisme certain et un
consumérisme en voie d’accélération, il faut retrouver ses souvenirs d’enfants
au bord de l’eau, retrouver le souffle épique qu’il y a à découvrir une rivière
et à arpenter ses berges pour y pêcher des poissons.
Il faut retrouver la grâce par la
simplicité.
Le moyen : une ligne simple au bout d’une canne suffisamment souple pour poser subtilement une mouche et encaisser les fuites éperdues du poisson. Pas de moulinet, rien que la canne, la ligne, quelques mouches une besace battant le flanc et un chapeau. La simplicité est un pari, risqué certes mais acceptable si l’on est vraiment joueur.
On rêve souvent aux belles truites dans l’épuisette mais on rêve encore plus intensément à toutes celles qui nous ont échappé. Le Tenkara est ce moyen, longuement évoqué dans le livre (le seul livre sur cette technique à ma connaissance). Arrivé par le Japon pays dans lequel cette technique est vivace et correspond à une tradition bien installée.
Et pourtant, il existe bien en Europe une pratique de pêche assez modeste par ses moyens pour être tout aussi exemplaire. En France, Genevoix dans ses écrits sur la Loire dans l’Entre-deux-guerres évoque ses parties de pêche dans sa longue barque ligérienne avec une gaule de roseau, une longue ligne de catgut et ses trois mouches : une noire, une rousse et une claire.
Plus ancien encore, la mouche
paysanne, bourrue de poils trouvés sur les bêtes à l’étable noués sur un hameçon
fort de fer, témoin archéologique d’une pratique où la nécessité faisait loi, longuement
évoquée par Edmond Ardaille dans Des Mouches et des Hommes.
Une mouche que la main robuste devait faire tressauter gentiment sur la surface pour terminer en mouche noyée en fin de coulée ou en fin de journée. Technique qui n’est pas sans rappeler le dapping que j’ai pu pratiquer dans les Hébrides par une journée très venteuse, condition nécessaire pour faire s’envoler la mouche puis la faire tapoter sur la surface en attendant que la truite vienne rouler dessus. Et plus anciennement encore, avec Dame Juliana Berners dans Treatyse of Flysshynge Wyth an Angle à la fin du XVème siècle.
On le voit l’Europe a sa longue
tradition de simplicité, une simplicité perdue et pourtant.
Pourtant dans les hautes vallées,
plus revêches à la modernité ostentatoire, trop peu populeuses pour un
développement de marché, il existe un reliquat de cette pêche paysanne la
Valsesiana pratiquée par Arturo Pugno dans les Préalpes italiennes, la pêche au
cadre propre aux Alpes suisses et en Espagne, la pêche à la barre. Cette
tradition perdure et montre parfois sa supériorité sur toute autre pratique.
« La plupart
d'entre nous finissent tôt ou tard par découvrir
que la pêche à la
mouche aide
à préserver notre
capacité d'émerveillement ».
Craig Mathews in Simple Fly Fishing.
Mais ce retour à la simplicité et au minimalisme nous dit autre chose de ce que nous sommes. Sans l’utilité mécanique du moulinet, les lancers à longue distance deviennent impossibles et le pêcheur minimaliste voit son périmètre d’action réduit et impose des lancers précis sur des zones ciblées et propices. La maîtrise de l'action de la mouche devient plus importante que tout le reste. La ligne courte facilite le contrôle de la dérive, rend le dragage souvent inévitable moins perceptible. En animant subtilement une mouche simple à collerette souple on recrée la vie.
Cette première constatation en appelle une deuxième. Le périmètre d’action réduit exige une connaissance fine du biotope en compensation. Observation, expérience, inventivité, intuition.
C'est ce que Yvon Chouinard
appelle le savoir profond : une connaissance intime du milieu qui surpasse
n'importe quel catalogue de matériel de pêche à la mouche.
Enfin, ce livre propose
d’atteindre autre chose par la technique du Tenkara et de la simplicité
retrouvée.
A travers les nombreuses
photographies et les expériences des auteurs sur les plus belles rivières du
monde (des torrents escarpés du Bhoutan aux rivières de calcaire d'Italie, en
passant par les plaines salées de Cuba et les eaux mythiques de Yellowstone) on
voit se dessiner une métaphore de l’existence.
La plus belle des expériences et
celle du voyage intérieur.
Des premiers émerveillements du
gamin que nous étions devant le premier poisson allongé dans l’herbe en passant
par la passion dévorante, obsessionnelle, de la sophistication et de
l’accumulation quasi fétichiste du matériel pour accomplir un virage radical,
un saut périlleux pour revenir à la simplicité originelle, au dépouillement
minimaliste.
Rien d’autre qu’une métamorphose
qui se déleste d’une mue technologique comme fausse connaissance pour atteindre
enfin une sagesse qui passe par l’économie de moyen pour arriver au stade de la
contemplation.
Au terme de ce voyage nous
arrivons à la dernière étape de ce que cette simplicité volontaire peut
permettre. Le pêcheur a retrouvé la candeur et l’innocence de son premier âge
au bord de l’eau, lorsqu’il semble faire corps avec son environnement enivré
des parfums, hypnotisé par les scintillements du courant, étonné d’être là, à
sa place.
C’est donc dans cette simplicité,
ce dénuement volontaire, dans le minimalisme consenti que réside la richesse,
toute la richesse d’une expérience esthétique, contemplative et respectueuse,
au bord de l’eau avec une canne à pêche, une simple ligne et une mouche toute
menue.
« Si un pêcheur
comprend ce qu’il offre à la rivière, aux courants
est apprécié des
poissons,
de la truite, de l’ombre,
il a atteint son but. »
Arturo Pugno in Il
Pescatore Completo (1 :53)
Vidéothèque :
Sur Arturo Pugno et la Valsesiana : Il PescatoreCompleto | The Complete Fisherman | Patagonia (très beau et émouvant reportage
d'Yvon Chouinard sur Arturo Pugno)
Blog sur la technique : Pesca a Mosca Valsesiana
Sur le Tenkara : Traditional Japanese Tenkara: The LastShokuryoshi
Sur les rivières et la pêche à la mouche au Japon : River Runs Through Japan
Une lecture plus technique du Livre Simple Fly Fishing sur le site Eclosion:
Liste des livres commentés (66 livres)
Jérôme Favard, Comment ne pas les manquer. Un art de pêcher…
Bill Fançois, La truite et le perroquet
Juhani Karila, La pêche du petit brochet
Kirk Wallace Johnson, Le voleur de plumes
Mark Kingwell, De la pêche à la truite et autres considérations philosophiques.
S. et L. Massé, Lam la truite, Livre de nature et poème de la rivière
Marti Linna, Le royaume des perches
Christian Plume, La truite et moi
Eric Audinet, Jean-Luc Chapin, Pêcheur
Peter Heller, Peindre, pêcher et laisser mourir
Le Guide, voyage de pêche dans les Hébrides
Numa Marengo, La pêche et Platon
Philippe Cortay, Les Murmures du Versant
Serge Sautreau, Après vous mon cher Goetz
Maurice Constantin-Weyer, La chasse au brochet
Denis Rigal, Eloge de la truite
Jean Rodier, En remontant les ruisseaux
Joan Miquel Touron, La belle histoire de la pêche à la mouche
Henry David Thoreau, Journal (Vol. 1)
Laurent Madelon, Plaisirs de la pêche en montagne,
René Hénoumont, Le jeune homme et la rivière
John Gierach, Là-bas, les truites...
Jacques-Étienne Bovard, La pêche à rôder
J. de Lespinay, Si vous prenez la mouche...
Sophie Massalovitch, Le goût de la pêche
Serge Sautreau, Le rêve de la pêche
Sean Nixon, Les Nuits du Connemara
Pierre Clostermann, La Prière du pêcheur
Pierre Clostermann, Des poissons si grands. La grande pêche sportive en mer.
Pierre Clostermann, Mémoires au bout d'un fil.
Pierre Clostermann, Spartacus l'espadon
Maurice Genevoix, Tendre bestiaire.
Maurice Genevoix, Rémi des Rauches
Jim Harrison, Gary Snyder, Aristocrates sauvages
Pierre Perret, Les poissons et moi.
John Gierach, Même les truites ont du vague à l'âme
Pierre Affre, La vie rêvée du pêcheur
Jean-Pierre Comby, Rêves de pêcheur.
Henry David Thoreau, Walden, préface de Jim Harrison
Bartolomé Bennassar, Les rivières de ma vie, Mémoires d'un pêcheur de truites
William G. Tapply, Casco Bay / Dark Tiger
Hervé Jaouen, Histoire d'ombres.
René Fallet, Les pieds dans l'eau.
Elisée Reclus, Histoire d'un ruisseau
Justin Cronin, Quand revient l'été.
Philippe Nicolas, La mouche et le Tao,
Paulus Hochgatterer, Brève histoire de pêche à la mouche
Jim Harrison, Un bon jour pour mourir
Vincent Lalu, La femme truite, Le coup du soir et autres histoires de pêche.
Ernest Hemingway, La grande rivière au cœur double.
Henri Bosco, L'enfant et la rivière.
Philippe Nicolas. L'enchantement de la rivière.
John Gierach, Le Traité du Zen et de l'art de la pêche à la mouche.
Paul Torday, Partie de pêche au Yémen.


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