Keith McCafferty, La rivière au coeur froid
McCafferty est un auteur américain que les éditions
Gallmeister nous font découvrir depuis quelques temps (le premier Meurtre sur la Madison en 2018
et le dernier, le sixième exactement, La rivière au cœur froid en 2025)
avec bonheur. Un univers que nous aimons bien, celui des rivières du nord des
Etats-Unis avec des protagonistes qui se débattent avec eux-mêmes, avec l’amour,
la mort et le plus souvent avec des truites.
Sean Stranahan est un ex-flic, maintenant guide de pêche,
aquarelliste talentueux et mène l’enquête sur des histoires louches avec en
arrière-plan les rivières et les truites. Sean est un homme mélancolique,
désabusé mais libre et souvent à la limite de la légalité. Un homme des marges
et des berges pour qui le cours d’eau est semblable au cours de la vie.
Tout fuit et s’éloigne, reste le moment présent et les
truites à prendre au bout de la ligne, une rivière à arpenter et des souvenirs
pour viatique en amont. Une manière de fuir les responsabilités, la stabilité
et la légalité. Il préfère le mouvement et l’évitement et le contournement d’obstacles
sauf lorsqu’on le jette à l’eau ou qu’on lui tire dessus.
« Mais quand
vous trouvez un noyé avec une Royal Wulff de 12 enfoncé dans la lèvre, vous
vous demandez comment elle est arrivée là. »
Meutres sur la
Madison.
Il aime Martha avec qui il a en commun d’être un ancien inspecteur de police. Elle incarne les qualités inverses et souvent contradictoires de Sean. Stable, rigoureuse, respectueuse de la loi, fiable. Face à Sean, souvent ironique et désabusé, elle agit comme un contrepoids : elle voit clair dans ses fuites, ses contradictions et ses blessures. Elle le regarde comme un bouchon flottant à la dérive souvent prête à tirer sur la ligne pour le rattraper avant qu’il ne sombre dans un tourbillon tout en lui laissant croire qu’il maîtrise encore la situation.
Duo iconoclaste, efficace dans les
enquêtes l’un avance en s’enfonçant à ses risques et périls dans les failles
quand l’autre pose les règles de la loi aussi efficacement qu’une clé dans la
serrure d’une porte de cellule.
-
Ça ne va pas marcher, susurra-t-elle au bout d’une
minute.
-
Qu’est-ce qui ne va pas marcher ?
-
Rien. Tout. (Elle inspire profondément.) Toi.
Moi.
-
Tu ne m’as pas encore vu pêcher ! Dit
Stranahan
Elle rit doucement et
se retournant, posant ses lèvres dans le creux de son cou.
Meutres sur la
Madison
Plus important pour nous, la rivière n’est pas seulement un
espace prédaté, pas seulement un espace fantasmé et rêvé comme Stranahan choisit
souvent de le faire. Elle est une métaphore de la vie. La rivière devient son refuge, mais aussi son excuse, ermitage et
alibi à la fois. Une manière de rester en mouvement dans le mouvement, et de
faire place à une esthétique restauratrice quand la crise survient. Il est dans
la rivière et se souvient de son père en fumant sa pipe en écume de mer, il se
souvient de ces parties de pêche avec lui et de ses cannes en bambou sentant l’huile
de tung qu’il garde comme de précieuses reliques. L’influence d’Hemingway est
évidente dans le dernier livre traduit par les éditions Gallmeister. La
Grande rivière au cœur double est à placer au Panthéon des livres de pêche
et il y a longtemps que ce blog en a fait un monument (1). Le Sean Stranahan de
McCafferty devient le miroir du Nick Adams d’Hemingway.
« En vérité,
cette descente de l’Eau Sable a été la meilleure et la dernière de toutes leurs
virées.
Le père de Sean est
décédé quelques mois plus tard, dans un accident de la route. »
La rivière au cœur
froid.
Pour autant, McCafferty à la manière des meilleurs polars
sait passer du drame à l’humour, du noir au miroitement éblouissant des
rivières sous le soleil. La pêche tient ce rôle, les truites sont de solides
combattantes et chez l’auteur elles sont d’autant plus belles qu’elles sont relâchées
et les pêcheurs ne sont pas toujours des héros. L’ironie est un art que l’auteur
utilise comme une autocritique et une mise à distance : « Les
pêcheurs à la mouche sont devenus insupportables, 7X par là et ephemella
par là. C’est du putain de charabia de chochotte. » Ce qui fait que l’on
peut sourire de soi si on a un peu d’autodérision
et un pêcheur à la mouche doit toujours en avoir s’il ne veut pas paraître
pédant ou devenir le meilleur invité d’un diner de cons.
En ce sens les livres de McCafferty sont de bons amis avec
qui on peut se comprendre car il y a beaucoup de nous à travers ses romans, des
portraits qui font des autoportraits, des rivières comme autant de lieux que
nous avons fantasmés, des truites comme signe de ce que peut être la vie,
parfois, désirées, attrapées, perdues, loupées, et relâchées.
« - Fais chier.
Je voulais te revoir, mec.
On est amis, t’as
oublié ?
Les amis se rendent visite.
Ils vont ensemble à
la pêche, bordel de merde. »
La Rivière au cœur
froid.
1. Ernest Hemingway, La grande rivière au cœur double.
Jérôme Favard, Comment ne pas les manquer. Un art de pêcher…
Bill Fançois, La truite et le perroquet
Juhani Karila, La pêche du petit brochet
Kirk Wallace Johnson, Le voleur de plumes
Mark Kingwell, De la pêche à la truite et autres considérations philosophiques.
S. et L. Massé, Lam la truite, Livre de nature et poème de la rivière
Marti Linna, Le royaume des perches
Christian Plume, La truite et moi
Eric Audinet, Jean-Luc Chapin, Pêcheur
Peter Heller, Peindre, pêcher et laisser mourir
Le Guide, voyage de pêche dans les Hébrides
Numa Marengo, La pêche et Platon
Philippe Cortay, Les Murmures du Versant
Serge Sautreau, Après vous mon cher Goetz
Maurice Constantin-Weyer, La chasse au brochet
Denis Rigal, Eloge de la truite
Jean Rodier, En remontant les ruisseaux
Joan Miquel Touron, La belle histoire de la pêche à la mouche
Henry David Thoreau, Journal (Vol. 1)
Laurent Madelon, Plaisirs de la pêche en montagne,
René Hénoumont, Le jeune homme et la rivière
John Gierach, Là-bas, les truites...
Jacques-Étienne Bovard, La pêche à rôder
J. de Lespinay, Si vous prenez la mouche...
Sophie Massalovitch, Le goût de la pêche
Serge Sautreau, Le rêve de la pêche
Sean Nixon, Les Nuits du Connemara
Pierre Clostermann, La Prière du pêcheur
Pierre Clostermann, Des poissons si grands. La grande pêche sportive en mer.
Pierre Clostermann, Mémoires au bout d'un fil.
Pierre Clostermann, Spartacus l'espadon
Maurice Genevoix, Tendre bestiaire.
Maurice Genevoix, Rémi des Rauches
Jim Harrison, Gary Snyder, Aristocrates sauvages
Pierre Perret, Les poissons et moi.
John Gierach, Même les truites ont du vague à l'âme
Pierre Affre, La vie rêvée du pêcheur
Jean-Pierre Comby, Rêves de pêcheur.
Henry David Thoreau, Walden, préface de Jim Harrison
Bartolomé Bennassar, Les rivières de ma vie, Mémoires d'un pêcheur de truites
William G. Tapply, Casco Bay / Dark Tiger
Hervé Jaouen, Histoire d'ombres.
René Fallet, Les pieds dans l'eau.
Elisée Reclus, Histoire d'un ruisseau
Justin Cronin, Quand revient l'été.
Philippe Nicolas, La mouche et le Tao,
Paulus Hochgatterer, Brève histoire de pêche à la mouche
Jim Harrison, Un bon jour pour mourir
Vincent Lalu, La femme truite, Le coup du soir et autres histoires de pêche.
Ernest Hemingway, La grande rivière au cœur double.
Henri Bosco, L'enfant et la rivière.
Philippe Nicolas. L'enchantement de la rivière.
John Gierach, Le Traité du Zen et de l'art de la pêche à la mouche.
Paul Torday, Partie de pêche au Yémen.


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